avril 6, 2022

Sous une pluie d’espaces fines

J’ai connu un gars.

Le gars était monté un jour de sa ville de province à la capitale. Il avait un dessein, et de ce dessein il voulait faire un destin. Animé d’un caractère bien trempé et de son dessein-destin, il avait pris le chemin de fer (une ligne aujourd’hui fermée) avec une seule idée en tête : trouver un lieu où laisser sa patte d’artiste.

Il ne payait pas de mine, et passer par un salon d’habillage n’aurait pas été du luxe. Coiffé d’un chapô à larges bords surmontant des cheveux gras, son grand corps vêtu de blanc à l’italienne vous regardait à hauteur d’œil, d’un regard perçant. Je ne saurais dire s’il se fondait ou non dans le paysage, mais par ce portrait vite brossé, je voudrais que vous reteniez qu’il avait aussi un bon fond.

J’avais croisé ce type par hasard devant la gare Saint-Lazare. Il avait l’air perdu, sans repères, comme sorti de son champ, et je lui proposais mon aide. Il cherchait un endroit précis sans savoir lequel, pour y créer quelque chose sans savoir encore quoi. « Une place romaine, pourquoi pas », me dit-il, et c’est ainsi qu’il avait échoué là. Je trouvais le projet un peu flou, et tentais d’en savoir plus. Nous marchâmes tout en devisant.

À hauteur des Tuileries, nous avisâmes un banc. C’était au printemps, c’était cool, et nous nous assîmes. Il m’avait révélé qu’il voulait impressionner sa bonne amie Caroline, en devenant l’auteur d’une œuvre du passé, du présent et il l’espérait, du futur. Je ne sais pas pourquoi, je lui proposais : « Et si vous taguiez le musée de la Chasse ? ». Ce n’était pas assez grandiose. « Un monument, alors ? Ces fameuses colonnes au Palais-Royal ? ». Il me coupa d’un trait, lapidaire : « Taisez-vous donc ! ». Comme il gardait le silence, en observant autour de lui, je me demandais ce qui se tramait dans sa tête.

« Une colonne, oui, mais une égyptienne ! », et déjà il se levait, franchissant d’un pas rapide les jardins nous séparant de la Concorde. Je le suivais, bien décidé à ne pas rester en marge de cette aventure.

À l’approche du monolithe superbe, nous avisâmes un policier qui battait le pavé. L’entreprise devenait risquée, et je le lui disais. « Tu vas te faire apostropher », (nous étions devenus familiers en quelques heures), « Méfie-toi, dès qu’il y a la police, il y a de la casse », surtout dans un emplacement aussi centré que cette ancienne place de terreur. Mais il n’y avait rien à faire. Aucune (dia)critique n’atteignait son projet, et il avait tout un registre de solutions pour ne pas être pris dans les filets du gardien de la paix. Il pensait même pouvoir lui graisser la patte. C’était comme s’il n’y avait point de police.

J’abandonnais, finalement : « Bien ! Si tu veux t’en prendre à l’obélisque, ce sera à tes risques… »

« Oh, je n’ai pas à me justifier, de toute façon », et il traversa la rue comme une bombe, vers le lieu de son forfait.

 

Je n’ai jamais su ce qu’était devenu ensuite le type au graff.

J’ai appris un peu plus tard qu’il était mort,

laissant une veuve et une orpheline.

Depuis son départ la ville se décolore,

le gris est partout, des gouttières aux vitrines,

Et j’erre sous une pluie d’espaces fines.

 

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