août 4, 2015

La tentation du off

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Déconnexion, détox, off. Un besoin impératif de faire une coupure.

Cette tentation du off, nous l’avons tous vécue, à une certaine intensité, et sûrement plus d’une fois. Pour beaucoup, il s’agit de prendre des vacances, de les prendre en faisant une coupure réelle avec le monde du travail. S’échapper loin, ou même peut-être ne pas bouger mais se consacrer à ses passions personnelles. Pour d’autres, c’est plus définitif.

J’ai connu des gens qui faisaient un off à leur retraite. Du jour au lendemain ils ne sont plus là pour personne, comme si leurs relations antérieures, les projets sur lesquels ils avaient travaillé, ce que leurs collègues allaient en faire ne comptaient plus du tout. Est-ce que cela avait compté avant, alors ?

J’ai connu des gens qui faisaient un off à un moment de leur vie, changeant de voie et recréant autre chose, sans presque aucun regard pour leurs compagnons de route précédents.

Il y aussi des gens qui off pour toujours.

La tentation du off à l’ère numérique ? Est-elle vraiment possible ? Qui aurait le courage de couper toute relation numérique, toute utilisation du numérique, et pas seulement pour une expérience de quelques mois ou d’un an, et pas seulement parce cela aurait semblé un besoin vital à un moment donné, une question de vie ou de mort ? Non, réellement le off numérique total et le retour en mode analogique.

Ces derniers temps j’ai vu quelques utilisations différentes du off. Du on/off récurrent au off semble-t-il durable. J’ai ressenti une infinie tristesse, oui, en voyant quelqu’un disparaître peu à peu des réseaux. Identité numérique et identité analogique sont pour moi tellement liées que je me suis demandé si je n’allais pas perdre des éléments essentiels de sa personnalité en la regardant partir. Peut-être reviendra-t-elle, ou peut-être faudra-t-il aller la rechercher IRL, comme on dit.

Qu’on ne se méprenne pas, je suis très ancré dans le réel. Je ne suis pas de ceux qui restent enfermés dans le virtuel (un mot que je réfute). Je ne crois pas en un Internet qui détruirait le lien social, bien au contraire. J’ai mille anecdotes à ce sujet. Je crois en revanche que le numérique nous permet de nous étendre, de nous augmenter, de donner plus de place à nos personnalités internes et leur permettre de se déployer (je relis Aristoï en ce moment, et oui je pense que nous avons en nous plusieurs personnalités que nous devons apprendre à connaître, plutôt que de tenter de les intégrer artificiellement ; nous devons aussi annoncer aux autres laquelle s’exprime, quand c’est pertinent).

C’est pourquoi je crois que nos identités numériques sont une part essentielle de nous, que notre génération apprend à maîtriser (pas tout le monde) et que nos enfants intègrent plus naturellement encore. Sera-t-il possible de se mettre en off aussi facilement demain ? Je pense qu’un jour nous serons de plus en plus nombreux à ne pas pouvoir l’envisager. Des coupures ou des ralentissements du réseau seront comme autant de trahisons de ne pas pouvoir être proche de nos éloigné.e.s, celles et ceux qui comptent sans être incarné.e.s, celles et ceux qui ont fait exploser le nombre de Dunbar. Celles et ceux qui abritent une partie de nos personnalités, si on y réfléchit bien, celles avec lesquelles on aime échanger, raisonner et résonner.

J’ai vu aussi des personnes qui faisaient de temps en temps du tri dans leurs connaissances numériques. Ce peut être par hygiène, ou c’est peut-être un processus de destruction créative.

J’ai vu aussi des personnes qui multipliaient leurs avatars numériques, faisant là aussi le ménage de temps en temps, disparaissant parfois et revenant ensuite.

Le off peut également être le signe d’un besoin de pause pour saturation passagère. Tout le monde ne dit pas la même chose par son Off, mais chacun mérite d’être entendu.

Il y a une autre vision qui me plaît bien, celle qui découle des expressions « parler en off », ou « festival off ». L’idée d’être en mode décalé, là où on ne nous attend pas, hors des sentiers officiels.

Et puis il y a le off-litote. Celui qui dit « je me situe en dehors du tout » et qui veut en réalité dire « j’ai besoin qu’on vienne me réancrer ». Je vais m’éteindre, si tu ne viens pas m’étreindre.

Edit1: une heure ou deux après la rédaction de ce billet, une amie faisait l’objet d’un off-subit. Sans aucun avertissement, un réseau social de première importance lui fermait l’accès à son compte, et pour nous autres qui le connaissions, nous laissait avec un mur inaccessible et des conversations vidées de leur moitié, sans aucune explication. C’est assez violent, pour tout le monde. C’est comme si vous vous retrouviez dans le monde réel à la porte d’un de vos chez vous, avec interdiction d’entrer sans aucune explication, à vous de comprendre ce qui se passe et quoi faire et à quelle autorité s’adresser. Et pour vos amis, c’est comme si vous aviez disparu soudainement au coin de la rue sans vous retourner, le temps que chacun comprenne que tous les autres amis ont la même impression, et que le  problème est technique, pas humain. Sincèrement, je me demande comment cela peut être vécu par des personnes (plus jeunes, plus isolées…) pour qui les liens numériques ont pris une importance vitale et qui ne sont que sur un seul réseau. Facebook, tu devrais vraiment revoir cette procédure de blocage, à la fois pour la personne visée et pour son réseau d’amis. Et je ne parle même pas du fait qu’un compte Facebook peut servir à gérer des pages et des applications, dans un cadre professionnel.

Profitez-en pour regarder à l’avance les procédures de déblocage de comptes Facebook, et notamment le processus de réactivation via des « amis de confiance » que vous choisissez à l’avance. Le blocage peut en effet être le résultat d’un piratage de votre compte à votre insu, et personne n’a envie de rester longtemps dans cette situation.

Edit2: le lien plus haut sur « identités numériques » (au pluriel) est un lien vers le deuxième cahier de veille de la Fondation Télécom sur lequel j’ai travaillé. Il date de 2010 mais je le recommande toujours à la lecture. La première partie traite de la construction des identités numériques : Qui est-on en ligne ? Les défis de l’exposition de soi ; Les avatars et les pseudonymes comme attraits fictionnels…

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