octobre 6, 2014

L’ère numérique se construit ensemble : alors contribuez !

(petits compléments à découvrir et liens cités dans l’émission Quoi2Neuf sur Tébéo du 7 octobre 2014 (à partir de 5′ environ dans la vidéo ci-dessous (pb technique, image figée jusqu’à 7’30))

[Dans ce billet: 0. d’où je parle – 1. contribuez à #ello – 2. rapport Educ CNNum et 3. #contribuez]

Voilà plus de 25 ans que je suis arrivé sur Internet, et s’il y a bien une chose qui ne change pas, c’est la réaction des gens (la réaction des Français ? je suis de plus en plus enclin à le croire) devant la nouveauté. Un petit pourcentage s’en réjouit, prend ses piolets et ses crampons, et part en exploration pour ajouter des points sur la carte. Un autre pourcentage va jeter un coup d’œil, croit tout savoir en 10 minutes, et revient dans sa zone de confort en disant « bof, vous pouvez attendre ». D’autres vont aller jusqu’à répandre du FUD, histoire de bien plomber l’ambiance. Et le reste est passif.

Je suis dans la catégorie crampons et piolets. Même si ça prend du temps. Même si ça vous projette toujours deux ans en avance, au bas mot. Voire même surtout si ça vous projette loin là-bas, un peu seul dans cette zone d’exploration de nouvelles terres. Plus que de l’exploration, d’ailleurs, car contrairement aux navigateurs qui découvraient de nouvelles contrées, les cartographiaient, les livraient ensuite aux pionniers et aux promoteurs, explorer Internet c’est également le construire, comme si Christophe Colomb ou les Vikings avaient créés eux-mêmes le Nouveau Continent en plus de le découvrir.

Dans ce contexte, les presqu’explorateurs, les faiseurs de remarques défaitistes, les empêcheurs d’inventer la suite, sont devenus avec l’âge de plus en plus lassants. Tellement prévisibles. Donc lassants.


Alors, parmi les nombreuses contrées qui se sont ouvertes à nous ces derniers jours, je vous en propose trois. Dans les trois cas, quelle que soit votre impression de départ, jouez le jeu de l’explorateur qui consiste à apporter aussi sa pierre à l’édifice. Et pour cela je vous propose une méthode « pas à pas », inspirée d’une réflexion trouvée -dans un autre contexte, vous verrez lequel en suivant le lien- il y a quelques années chez François Guité. Explorer, lire, essayer, partager, puis réagir par quelques textes courts (tweets…), puis laisser mûrir, réfléchir encore, puis réagir plus longuement en partageant avec d’autres explorateurs, et ce en multipliant les médias et réseaux sociaux et les audiences.

Et justement, commençons par l’exploration d’un nouveau réseau social.

1. Ello, world ! (fin septembre)

Vous avez raté les débuts de Facebook, de Second Life, Twitter, Pinterest, de Copains d’Avant, de 6nergies (ah, celui-là, vous le connaissiez peut-être pas), les premiers blogs, les premiers vidéoblogs avec Seesmic, et j’en passe ? Voici la possibilité de découvrir un réseau social en construction, qui était en accès privé pour ses fondateurs il y a encore quelques temps, et qui a été ouvert en beta récemment. En beta, ce qui signifie que tout n’est pas encore parfait, les murs sentent encore la peinture, d’ailleurs la couleur va sans doute changer. Ce qui signifie aussi qu’il y a la queue pour entrer, car chaque nouvel utilisateur dispose seulement de 5 invitations à distribuer autour de lui, et les nouveaux sont acceptés au compte-goutte, pour ne pas écrouler tout l’édifice.

Ce réseau, c’est Ello, créé par sept artistes et designers (certains ne sont plus dans l’aventure), un réseau sans publicité aucune, avec la volonté de ne pas vous soustraire ou exploiter vos données personnelles. S’il a connu fin septembre une activité plus forte, c’est que de nombreux utilisateurs de Facebook, lassés de l’impossibilité d’avoir un pseudo sur ce réseau social, l’ont quitté avec fracas vers Ello. Il est d’ailleurs possible que cela ait contribué à faire changer d’avis Facebook, puisqu’on peut à présent à nouveau vivre sous pseudo dans Facebook. Pour en savoir plus, voir l’interview de Paul Budnitz (un des créateurs de Ello) dans le Monde, fin septembre, et Ello : un réseau social protecteur de la vie privée, est-ce vraiment possible ?, une analyse d’Antonio Casilli, sociologue, dans Télérama.

Capture d'écran de mon compte ello le lundi 6 octobre 2014

Capture d’écran de mon compte ello (retrouvez-y moi) le lundi 6 octobre 2014

Pour rejoindre Ello, soit vous passez par la file d’attente en demandant une invitation, soit vous avez la chance de trouver quelqu’un qui est déjà à l’intérieur et dispose encore d’invitations. Dans ce dernier cas, cherchez #ello sur twitter, ou des variantes comme #elloinvitecode, et adressez-vous à celles et ceux qui en parlent, c’est souvent le meilleur moyen. Une fois dedans, vous serez relié à la personne qui vous a invitée, et il vous faudra pour commencer vous relier à d’autres personnes pour voir votre feed (votre page) se remplir. Vous devrez aussi changer votre page de profil, avec une image de vous, une petite bio, une plus grande image, choses très classiques chez Facebook ou Twitter ou ailleurs, donc n’hésitez pas à prendre les mêmes éléments, quitte à les modifier après. Signalez votre présence sur ello à vos amis FB et Twitter et ailleurs, ils s’abonneront à vous s’ils y sont déjà, et vous n’aurez plus qu’à les suivre en retour.

Bref, au bout d’une demi-heure, vous devriez avoir une dizaine de correspondants dans Ello, ce qui est un bon début. C’est le moment de faire votre premier tweet, euh, votre premier ello. Que ce soit en version web ou mobile (pas encore d’application mobile à cette heure), le champ pour entrer votre texte est très visible. Le bouton pour envoyer le texte l’est un peu moins, mais les raccourcis classiques (Ctrl-Enter sous windows…) sont là pour vous faire gagner du temps.

Astuce, entrez donc un mot avec deux * de chaque côté… Ah tiens, quelque chose de nouveau, le texte est passé en gras. Et oui, Ello vous permet un minimum de formatage de vos textes, ce qui peut s’avérer utile pour le lecteur. Vous trouverez rapidement comment faire, je vous laisse explorer.

Voici tout de même quelques points d’entrée pour accélérer votre exploration, ceux que j’ai donnés à celles et ceux que j’ai invités :

Les critiques n’ont pas manqué dès l’ouverture de Ello en beta, comme si tout devait être parfait depuis le départ, avec une communauté florissante, un design fonctionnel et qui plaise à tout le monde. Les raccourcis aussi : « Ello, le réseau social anti-facebook ». Chroniques d’une mort annoncée. Surtout ne cherchons pas à voir ce qui pourrait être intéressant, par ex., en quoi regrouper les gens qu’on suit en deux uniques catégories, Friends et Noise, peut apporter quelque chose, ou pas. Les titres provocateurs qui disent le contraire de l’article : 80% des utilisateurs ello auraient déserté le réseau au bout d’une semaine, alors qu’en réalité ces utilisateurs sont toujours là, mais passifs, inactifs, observateurs, mais ils n’ont pas fermé leur compte pour autant, et ces chiffres correspondent aux débuts de tous les autres réseaux sociaux, comme l’explique l’article, à partir d’une étude faite début octobre par RJmetrics.

Rares sont les articles qui, comme celui d’Amandine Schmitt sur le Nouvel Obs, ont comparé avec les autres réseaux sociaux  nés en contrepoint de Facebook, et sont aujourd’hui dans des états divers. Je vous le recommande. Voir aussi l’article de Guénaël Amieux sur Medium (vous connaissez ? Medium aussi vaut le coup), qui propose une analyse intéressante sur la part « barbu geek » et « designer » dans ces nouveaux réseaux. Voir aussi Le succès du nouveau réseau social Ello, un signal de la fin de la croissance de Facebook.

Mais qu’est-ce qui est le plus important, au fond ? Que Ello soit encore imparfait d’un point de vue design, ou soit toujours centralisé début octobre, ce qui ne correspond pas à l’esprit d’Internet, « l’intelligence doit être sur les bords, pas au centre », comme le rappelle très bien Guénaël Amieux ? Ou que c’est l’occasion, une occasion de plus, d’essayer, de tenter, de participer à une création collective, et justement de s’assurer qu’elle garde ses objectifs initiaux en ligne de mire, quelque soit le chemin qu’elle emprunte.

Nous pouvons vraiment façonner le monde numérique qui se crée, en y inventant nos propres usages, fruits de notre expérience et de nos besoins actuels (rappelez-vous, c’est un utilisateur de twitter, Chris Messina, qui a apporté le #hashtag dans ce réseau, pas les concepteurs de twitter). Alors pourquoi s’en priver ? Y contribuer, plutôt que critiquer

Et cela va bien au-delà d’un nouveau réseau social, somme toute anecdotique. Pourquoi ne pas s’emparer d’enjeux encore plus important, comme l’Éducation par exemple ? Allons-y.

2. Amener l’école à l’ère numérique : le rapport du CNNum est sorti (3 octobre)

Annoncé depuis quelques mois, le dernier rapport du Conseil National du Numérique (CNNum) est intitulé, peut-être un peu pompeusement pour certains, « Jules Ferry 3.0, bâtir une école créative et juste dans un monde numérique« . Je cite :

Après le rapport “Citoyens d’une société numérique” qui analysait le numérique comme un levier de l’inclusion sociale et du pouvoir d’agir (novembre 2013), le Conseil national du numérique a identifié l’éducation comme un point nodal. Dans la continuité des ses travaux sur l’inclusion, le Conseil a ainsi constitué fin 2013 un groupe de travail dédié à l’éducation dans une société numérique, composé de Sophie Pène, membre pilote, Serge Abiteboul, Christine Balagué, Ludovic Blécher, Michel Briand, Cyril Garcia, Francis Jutand, Daniel Kaplan, Pascale Luciani-Boyer, Valérie Peugeot, Nathalie Pujo, Bernard Stiegler, Brigitte Vallée, membres du Conseil.

Sur près de 120 pages ce rapport fait 40 recommandations déclinées en 8 axes (extrait du communiqué de presse – pour une version détaillée, voir cet article sur a-brest.net, publié par notre contributeur brestois local, Michel Briand) :

  1. Enseigner l’informatique : une exigence
  2. Installer à l’école la littératie de l’âge numérique
  3. Oser le bac HN Humanités numériques
  4. Concevoir l’école en réseau dans son territoire
  5. Lancer un vaste plan de recherche pour comprendre les mutations du savoir et éclairer les politiques publiques
  6. Mettre en place un cadre de confiance pour l’innovation
  7. Profiter du dynamisme des startups françaises pour relancer notre soft power
  8. Écouter les professeurs pour construire ensemble l’école de la société numérique

Il faut lire ces 120 pages, fruits -explique l’avant-propos- d’une large concertation menée sous diverses formes : entretiens avec plus d’une centaine de personnalités, visites de sites physiques, ateliers, lectures de nombreux rapports antérieurs… Il faut les lire en entier, avant là encore de les critiquer, et si on a des critiques, il faut les apporter de manière argumentée, en prenant son temps, et pas d’un simple tweet lapidaire. On peut ne pas être d’accord avec tout, on peut ne pas être d’accord avec l’ordre donné aux recommandations, on peut trouver que l’idée d’un nouveau Bac « Humanités Numériques » est étrange, pour plein de bonnes ou mauvaises raisons. En revanche, on ne peut vraiment plus se permettre de rejeter un tel rapport, et d’attendre le prochain pour lui faire subir le même sort. L’urgence est plus que jamais à la refonte de notre manière d’apprendre, tout au long de la vie.

Et à cet exercice de la critique constructive, Michel Guillou a excellé, en publiant ce lundi 6 octobre une longue lettre ouverte au CNNum, après plusieurs échanges avec les uns et les autres sur twitter depuis quelques jours. Il y souligne plusieurs points qui m’ont également gênés, comme par exemple la création d’un CAPES ou d’une agrégation d’informatique, et d’autres encore. Ce contrepoint est un excellent complément au rapport. Il y en aura peut-être d’autres, écrits par d’autres commentateurs. L’idéal seraient de pouvoir les trouver en une seule et même place, un lieu où les contributions de chacun pourraient s’articuler, se compléter, se nourrir, et permettre au bout du compte une large concertation partagée et comprise par tous les citoyens. [edit: voir aussi les réactions de Joel Ronez, l’UNSA Éducation et savoirscom1]

Et c’est peut-être ce qu’initie la troisième nouvelle de la semaine que je voulais commenter.

J’ajoute que j’avais proposé à Michel Briand, du temps où j’étais encore président de la Cantine numérique brestoise, de discuter à la Cantine des points du rapport une fois publié. C’est toujours valable.

3. La France se met à jour ! Contribuez à l’ambition numérique de la France… (4 octobre)

Annoncée également depuis quelques semaines, sous la responsabilité -encore lui- du Conseil National du Numérique, une plateforme participative a été lancée ce samedi du NUMA, en présence de nombreux acteurs et constructeurs du numérique en France, accompagnée des vœux et interventions d’Axelle Lemaire et de Manuel Valls.

Quel en est l’enjeu ? Il s’énonce simplement. Il peut être également surprenant, car on a fini par s’habituer que « les autres décident pour nous ».

La révolution numérique est une chose trop importante pour la laisser aux grandes plateformes américaines ou chinoises, ou même aux  geeks […]. C’est aux citoyens d’une « république numérique » […] de décider dans quelle société numérique nous voulons vivre. (Conclusion du discours du président du CNNum)

C’est pourquoi une large concertation est lancée, à la demande du premier ministre, pour « recueillir et analyser les avis et contributions des citoyens et des acteurs de la société civile, associatifs, économiques et institutionnels sur les besoins et les démarches à adopter en matière de numérique, notamment en ce qui concerne le développement économique, l’innovation, les droits et libertés fondamentaux« . Elle s’organise autour de 4 thèmes :

  1. Croissance, innovation, disruption
  2. Loyauté dans l’environnement numérique
  3. Transformation numérique de l’action publique
  4. Société face à la métamorphose numérique

Voir l’interview de Benoît Thieulin, président du CNNum, dans l’Express. Ci-dessous un résumé de ce qui s’est dit au NUMA samedi, et explorez aussi le hashtag #contribuez.

Ne soyons pas angélique ou naïf, ce type d’appel participatif pourrait très bien se transformer en eau de boudin, si on n’y prend garde. J’interprète donc le regard ironique du camarade Stéphane Bortzmeyer ci-dessous comme un appel à y croire tout de même, parce que nous allons effectivement contribuer, et nous ne laisserons pas faire si ce que nous disons (parfois depuis plus de vingt ans) reste lettre morte.

Et parce que depuis des années que je fréquente divers réseaux du numériques, informels ou pas, associatifs, d’entrepreneurs, de dinosaures de l’internet comme de jeunes générations Y, Z ou alpha (on sait plus), de politiques comme de citoyens ordinaires, de visionnaires comme d’observateurs, je crois (je sais) qu’il existe aujourd’hui un large groupe de personnes vigilantes (qui vont faire la différence) qui échangent continuellement, jour et nuit, sur tous les réseaux et IRL comme on dit, en France et ailleurs, pour s’assurer que la France ne vas pas rater, malgré ses travers (peuple de râleurs, peu enclin à la réforme, dit-on de nous), l’ère numérique, et va même tirer tout le monde par le haut.

Alors, vous savez ce qui vous reste à faire ? Faites partie de ce mouvement, vous aussi.

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